LA PHOTO DE NU RÉSISTERA-T-ELLE ?

En un peu plus d’un tiers de siècle, le regard sur la photo de nu a changé. Pourquoi le choix du tiers de siècle ? Parce qu’il correspond à la durée de ma pratique de cette discipline et que je peux apporter mon témoignage sur cette durée.

De la première séance de prise de vue à la dernière, 36 ans séparent ces deux photos. © Jérôme Morel

Le croisement de plusieurs facteurs amènent à ce qui déclenche l’écriture de cet article : la difficulté de trouver des modèles vivants pour les très jeunes photographes.

En juin dernier, j’ai reçu pour deux semaines de stage une étudiante de 17 ans en bac pro photo. Lors de notre première entrevue, elle remarque des nus féminins exposés sur les murs de ma galerie et me fait part de son attrait pour cette pratique photographique, qu’elle ne parvient pas à expérimenter faute de volontaire pour la pose. Même parmi les amis de lycée, auprès desquels elle argumente son envie de tester le nu, elle ne trouve aucun candidat…

Les heures tournent et, avec elles, le rapport aux choses ou entre les gens !

C’est justement avec la participation de mes camarades de classe de première et de terminale que j’ai pu me lancer et que, grâce à eux, je travaille toujours ce thème cher aux arts et à la photographie depuis la nuit des temps. Déjà, l’expression pariétale expérimentait la représentation du corps humain, de la femme surtout, la féminité étant le symbole sacré de l’immortalité du monde.

Quand Barbara et Sophie, celles, précieuses, qui ont accepté l’aventure les premières, se dénudent devant mes objectifs, nous sommes à la sortie des années 80. L’insouciance de la fin de l’adolescence, le courant sociétal qui ponctuait deux décennies de liberté croissante, permettaient un rapport au corps et à la nudité somme toute assez simple et franc. Sur les plages, la mode était aux seins nus, les maillots étaient facilement échancrés, on ne cachait plus grand chose et la tolérance était une religion.

Trouver des modèles pour poser nu, en 1990, était aisé, même sans expérience d’un côté ou de l’autre. Assez vite j’ai réalisé mes premières expositions, tout était plutôt facile. Le regard des visiteurs était bienveillant et l’encouragement évident, la critique pouvait porter sur la technique, guère plus.

Puis est arrivée à la charnière des années 90 et 2000 une sorte de puritanisme venu des USA, probablement par le chemin balbutiant d’Internet, assorti d’un repli des libertés individuelles, d’une vision plus distante du corps dénudé et en conséquence d’un nouvel enfermement du corps, à l’heure où le monde libéral s’ouvrait comme jamais. Un retour en arrière était amorcé, renforcé depuis par une soi-disant déontologie vigilante des réseaux sociaux qui ne tolère pas la courbe d’un sein.

Si trouver des personnes pour poser restait assez facile, de par mon habitude et les photos que je pouvais montrer aux futurs modèles, les expos étaient moins bien perçues et moins fréquentées. Quelqu’un a pu me dire qu’il ne pourrait pas venir voir les photos de peur d’être vu entrer dans la salle. Des personnes croyantes ont pu me prendre à partie de manière assez vigoureuse et agressive (uniquement des chrétiens, catholiques ou orthodoxes ; les musulmans, s’ils sont gênés, passent leur chemin sans commenter) et pointer du doigt l’immoralité de l’œuvre ! Ceux-là même font abstraction de l’art religieux dans lequel le nu trouvait évidemment sa part.

Cathédrale de Cahors, détail du portail nord. © Jérôme Morel

Puis est arrivée vers 2010 l’ère Me Too. Evidemment, on ne peut que se réjouir de cette libération de la parole, de cette mise en évidence des souffrances, des dénonciations des abus impossibles et inexcusables d’un patriarcat débridé ! Ce mouvement a amené avec lui une conscience accrue des viols et abus bien trop nombreux, et en conséquence une modification de la perception du corps nu est apparue. Une certaine gêne s’est installée, une méfiance généralisée s’est implantée. Les corps se sont cachés, les envies se sont freinées, les esprits se sont bridés, le tout dans un monde totalement hypocrite où chacun peut avoir un accès à tout moment sur la toile à la pornographie la plus dégradante.

Si les courageuses Femen avaient fait usage militant et politique de leur corps dans les années 70 ou 80 comme elles le font depuis la décennie 2010, il est probable que la répression qu’elles subissent aurait été beaucoup plus faible et mesurée à l’époque.

Dans le même temps et paradoxalement, la conscience écologiste, la relation du corps à la nature, la pratique du naturisme, le tourisme nu, sont en plein essor. La France est devenue la première destination naturiste européenne, mais les pratiquants, si nombreux soient-ils, doivent rester parqués.

Et nous voilà en 2025, année où l’extrême droite prend une place considérable, envahit les débats, s’installe dans les foyers, l’extrême droite étant synonyme de recul du droit des femmes, il n’est peut-être pas inutile de le souligner !

L’art du nu résiste comme il peut dans ce contexte complexe. Si le dessin ou la sculpture semblent peu impactés, la photo, plus crue, fidèle et représentative, peine à trouver sa place.

Ma chère stagiaire a pu réaliser son souhait au cours de la période où elle a travaillé chez moi : Myriam, que je photographie nue chaque année depuis 20 ans, a joué le jeu de la pose deux heures durant. En voici le résultat. Il aurait été dommage que la société empêche Chloé de pouvoir rejoindre cette aventure multi-millénaire et y mêler son talent !

Prise de contact de Chloé avec le nu, combinant avec brio direction du modèle et contraintes techniques. © Chloé Garnier

Je termine en adressant un remerciement infini à toutes les personnes qui ont posé nues, posent nues ou poseront nues, pour moi et tous les photographes, pour le prêt de leur image, de leur temps dédié, leur partage, leur courage, leur confiance et leur militantisme, au service de l’art et de l’histoire de l’art.

Jérôme Morel, décembre 2025.

Article publié par Jérôme MOREL